On ne peut se détacher qu’en confiance...
Par exemple si on apprend à un enfant à faire du vélo il faut d’abord qu'il soit en confiance pour se lâcher...Le petit humain ne peut pas s’agripper à sa mère comme un petit singe, il faut que sa mère le tienne. Donc dès la naissance on est forcément attaché et détaché. Le parent a un instinct de protection et de nourriture par rapport cet être démuni. Mais, le cordon ombilical est coupé à la naissance, sinon on meurt ; de même, on est étouffé d’un amour trop dépendant et on doit conjuguer détachement et attachement à la personne qui nous donne amour et la nourriture.
Donc que mettons-nous sous les mots attachement //détachement ?
Ce n’est ni l’indifférence, ni l’anesthésie. Il y a un moment où, dans l’être aimé, le lieu aimé, la théorie aimée (toutes sortes d’attachements) on trouve un bonheur à condition de ne pas être figé, enfermé dedans. C’est une joie intense de savoir que nous ne sommes pas séparés, d’être un petit atome, d’être l’infini et de savoir que l’infini est en nous. En même temps c’est vertigineux. Et très vite on voudrait garder pour soi l’être aimé. Paradoxalement, o ne peut rien posséder parce que nous ne sommes pas séparés.
Éclairage par les traditions
Nous sommes dans la période de l’Ascension. Une fête chrétienne. Il y a eu un deuil pour les disciples. Leur ami, maître, Jésus est mort. C’est une grande souffrance. Il ressuscite. Il les désarçonne parce qu’ils sentent qu’il n’est plus tout à fait comme il était avant. Mais il est là, et ça ne dure qu’entre Pâques et l’Ascension, donc peu de temps. En principe l’ascension est une fête, Jésus va au sommet d’une montagne, est emporté dans une grande lumière, au-delà, et leur dit : « je vous quitte pour que l’Esprit arrive en vous ». Ils sont désemparés parce que c’est refaire un deuil. C’est exactement comme dans la vie, quelque fois on croit que tout est fichu et en fait il y a un mieux (le mieux de la fin). On est soulagé, on croit que tout va aller bien et du coup c’est une deuxième fois, une sorte d’effondrement, de douleur et ces histoires de deuil réveillent toutes nos angoisses d’abandon, de perte, de jamais plus. Nous retrouvons cela parfois sur le plan affectif, ruptures, réconciliations et finalement rupture. Ou passage à un autre plan.
Le dieu Krishna, présenté sous forme d’un adolescent, séduisant, fait que tout le monde tombe amoureux de lui, même les grands sages. En fait leur désir vient toujours du manque, de l’absence. Il y a beaucoup de chants, d’appels à Krishna, un peu comme dans le cantique des cantiques, où la fiancée appelle. Chez les soufis, c’est Majnoun, il est fou d’amour (Majnoun veut dire fou) il pleure et attend Leyla, son amante qui lui échappe, qu’il ne peut pas posséder.
Dans le tantrisme, le désir, c’est l’élan renouvelé, non centré sur le petit ego : la vibration de l’univers (SPANDA). C’est le mouvement de la vie, de la manifestation.
Dans l’amour amoureux c’est une nécessité (physiologique aussi) il y a une vibration de la vie qui veut se propager continuellement en expansion et qui fait que nous sommes attirés et cette attraction c’est un dieu, c’est Eros, c’est Kama, la force de vie, qui fait que nous allons au-delà de la simple préservation de soi pour aller vers la continuation de l’espèce. (Mais l’amour humain n’est pas que pour la multiplication de l’espèce, Dieu merci.) Ça nous met en danger et tout être vivant est impulsé par ce double désir de se protéger de la dispersion de la mort, c’est-à-dire de se nourrir, c’est la libido (qui va sur la nourriture et la sexualité) et être attiré, nous sommes dans des champs magnétiques. Nous vivons aussi dans un ballet d’attractions comme des particules, nous dansons avec tout cela.
La terre tourne, les étoiles, les coquelicots aussi. Regardez les coquelicots la tête complètement penchée parce qu’elle est beaucoup trop lourde pour la tige et l’attraction de la lune la redresse un jour avant qu’il fleurisse. C’est magique.
Où sommes-nous quand on veut réfléchir sur l’attachement et le détachement ?
Et qui sommes-nous ? À quel plan on parle ?
Nous sommes au centre, mais nous vivons dans les rayons. La manifestation de notre vie, les différents plans s’étagent à partir du rayonnement d’un centre qui est essentiel. Si nous ne revenons pas au centre nous rentrons dans DHUKHA. Nous retrouvons dans le bouddhisme la première noble vérité : tout est souffrance (DHUKHA), dans l’hindouisme aussi. KHA veut dire le centre, le vide. Si on n’est pas dans le bon KHA on et dans la souffrance et le malheur, puisqu’il y a un décalage entre notre attente intime, notre nostalgie (inguérissable heureusement) d’infini et ce que nous vivons. Tous nos désirs immodérés entretiennent cette souffrance car aucun ne sera comblé. Et si jamais il est comblé, il y a tout de suite un autre qui surgit. Le contraire de DHUKHA, c’est SUKHA. SUKHA c’est être centré dans la joie, le bonheur, vers ce qui nous rend heureux dans l’Essentiel. Comme nous sommes dans la dualité, on pourrait dire que l’on a un pied dans le centre et l’autre dans les rayons ...ce qui n’est pas terrible quand on fait de la bicyclette ! On se fait mal dès qu’on n’est plus dans le centre.
Cette douleur a-t-elle un sens ? Heureusement que nous avons cette fêlure en nous, qui nous fait sortir de nous et nous met en marche. Nous vibrons d'ardeur pour cet infini qui nous échappe. Cette absence peut nous faire frôler une perte d’énergie, un dégoût de la vie, une nuit de l’âme. On peut sombrer et ce sont des crises (comme dans la chrysalide, la chenille dans le cocon se liquéfie. Elle se décompose, ses molécules se recomposent selon une autre structure). Il y a des moments où l’on peut être perdu. Mais c'est aussi l'empreinte de cette infinie Présence qui nous manque et nous appelle.
Dans l’incarnation on naît dans certaines conditions, parfois avec de gros traumatismes (bébés perdus, insécures...).
Il y existent des techniques qui réactivent (c’est déjà dans les enseignements anciens) les vasanas qui sont les imprégnations avec lesquelles on vient au monde, pour aider à traverser ce qui nous rend complètement écorchés dans la vie et qui constamment nous fait aller vers l’attachement pour réparer un détachement abrupt initial.
L’attachement, c’est l’absence de confiance qui fait que l’on s’agrippe. On s’attache à ce qui est éphémère, non essentiel, sur le pourtour de notre vie, de notre centre et on est sûr que l’on va perdre.
On peut donc tomber dans une grande souffrance, déception de nos attentes, puisqu’elles sont indues, non justifiées, sur quelqu’un ou quelque chose. Rien ne peut nous combler, sauf le grand vide de ce qui est à l’intérieur de nous.
L’amour amoureux, jaloux, de possession, c’est vraiment typique de l’enfer dans lequel va nous emmener l’attachement, quand on croit qu’on va pouvoir posséder quelqu’un. C’est impossible. C’est désespérant. Tout être que nous aimons, profondément, nous restera toujours partiellement inconnu, échappe à notre saisie. Et les êtres qui nous aiment, bien qu’ils nous aiment, de tout leur cœur, de tout leur être, de toute leur vie même, ne seront jamais à notre place, ne sauront jamais vraiment qui nous sommes, puisque nous-mêmes ne le savons pas.
Il y a donc le dérapage, l’aspect diabolique (di- abole qui divise) de l’attachement.
Il y a aussi toute la valeur d'un attrait détaché. La « forme » manifestée de l'amour.
Nous pouvons jouer, jouir avec toute la manifestation sans cultiver un sentiment d’indignité et de honte d’être privilégié, à condition de savoir que ce qui compte, c’est vraiment ce qui est au centre.
A partir du moment où l’on croit que l’on va pouvoir tenir, saisir, quelqu’un ou quelque chose, c’est au plan de l’ego, on nage à contre-courant et on se fait mal. Pour autant ça ne nous empêche pas de célébrer la beauté de la vie. Par exemple, aimer la maison, le paysage, le jardin…Mais nous savons que nous ne pouvons pas posséder, nous allons tout perdre, puisque nous allons mourir.
Dans la Mahâbhârata, à la fin, les héros de cette histoire montent dans l’Himalaya, ils vont quitter leur corp qui va rejoindre les 5 éléments comme on dit en Inde, et il faut tout lâcher. Mais le roi Yudhishthira, le frère aîné d’Arjuna, ne veut pas lâcher son chien. Les autres lui disent « si tu ne veux pas lâcher ton chien, tu ne pourras pas entrer dans le nirvana ». Il est donc question d’attachement. Et il répond « je ne peux pas m’empêcher d’aimer mon chien, tant pis ». Et à ce moment-là, Shiva apparaît et dit « J’ai pris la forme de son chien et quand il aime son chien, c’est moi qu’il aime, donc il est déjà au paradis ».
En fait, chaque être que nous aimons est dieu ou déesse, est une Présence Infinie, nous l’aimons dans son noyau de Lumière qui est au-delà de tout. Et dans ces conditions nous n’avons pas besoin de le posséder puisque nous sommes de la même essence.
Pour apprendre l’amour, il faut passer par des formes, obligatoirement. L’amour du sans forme, dans la dualité, nous pouvons le voir par clignotement, par extase, mais ça revient à une forme. C’est pourquoi, en Inde, dans le yoga, un des yamas (Ishvara Pranidhana) demande que nous soyons sans cesse tournés vers Ishvara, la forme que l’Infini prend pour nous. La forme qui va éveiller notre ferveur.
La forme que nous aimons quand nous sommes amoureux, quand nous aimons nos enfants, nos parents, nos amis...nous fait goûter la saveur de l’Amour Infini. Donc ce n’est pas négatif. Ce qui est négatif, c’est que ça se fige, que cela soit comme une eau qui stagne et qui pourrit parce qu’elle n’a plus d’écoulement. Il faut rester fluide.
Le détachement pour se libérer :
Dans les familles, il faut que les enfants prennent leur envol (poème de Kalil Gibran « les enfants ne sont pas vos enfants, ils sont les enfants de la vie... » Et ça se termine par « retenir, c’est périr ».).
On ne doit pas rendre les enfants dépendants, matériellement ou affectivement, et c’est très difficile, parce qu’il y a l’amour. L’enfant peut parfois se détacher de ses parents avec parfois un frémissement d’horreur, parce qu’il sait que ses parents vont mourir. Et c’est une grande douleur car l’objet de leur premier amour va disparaître. Faut-il ne pas aimer sous prétexte que les êtres meurent ? Bien sûr que non. Donc nous devons aimer tous les êtres avec détachement et les libérer de toute emprise. En acceptant d’être « gouroute » je ne dois pas devenir une idole. Je ne suis pas là pour penser pour vous, avec une baguette magique et toutes les auto-fascinations qui en découlent. Le gourou est une porte, il tourne autour du gond et ouvre la porte, chacun doit tracer son chemin.
Se détacher pour se libérer, ce n’est pas la même chose que laisser tomber, c’est-à-dire de manquer à l’autre alors qu’il a besoin. On ne va pas donner un coup de pied à quelqu’un qui a une béquille.
Il faut donc toujours évaluer ce qui est juste et ce qui s’ajuste.
Comment savoir ce qui est juste entre le détachement, l’indifférence, l’anesthésie... ?
On peut entendre parfois « c’est son problème », sous-entendu « je m’en lave les mains ».
Donc comment savoir ? Personne ne pourra savoir pour nous. On peut demander des éclairages, qui peuvent parfois venir par surprise et on se rend compte que l’on est guidé. Mais c'est aussi tout un cheminement engagé dans une orientation choisie. Tenue !
« On juge l’arbre à ses fruits » dit Jésus. Si nous sommes dans une vibration heureuse et aimante et paisible, ce que nous avons choisi de faire ou d’être est probablement juste. Si nous sommes tourmentés, inquiets, pleins de peur et de jugements (souvent sur nous), si l’on ne se croit pas dignes d’être aimés et donc si on est coupés du flux d’amour, de la Présence, il y a sans doute quelque chose qui n’est pas juste. C’est la pierre de touche. Comment savoir ?
Je reviens au dogmatisme. On peut être enfermé dans des croyances. En ce moment la mode est aux croyances limitantes...Les limites sont importantes, nous sommes dans la finitude. Nous sommes des êtres d’infini engagés dans une sadhana, un cheminement qui se fait dans la finitude et la dualité. Nous avons donc des limites. Dans la psychanalyse, en particulier lacanienne, la castration symbolique (pas diabolique) est importante. C’est à dire que l’on accepte de ne pas être tout, ne pas pouvoir tout, ne pas être des dieux. C’est cette acceptation humble qui nous permet de nous mettre en chemin pour construire quelque chose.
Une autre expression à la mode parle des personnes toxiques. C’est mettre une catégorie de poison à quelqu’un. Ce n'est pas la personne mais la relation elle-même peut nous empoisonner et quelque fois il faut couper. Soit parce que cela réactive constamment des vasanas, des processus qui sont mauvais et pour l’autre et pour soi. Mais on peut être sidéré dans la relation et on continue et si on n'a pas pris conscience de l'enfermement, souvent, on retrouve une autre personne, un autre casting pour rejouer le même scénario avec des variantes. Par exemple venir au secours de quelqu’un et se culpabiliser de ne pas réussir à le faire devenir autre que ce qu’il est. Donc projeter nos attentes et surtout avec l’attachement que l’on a à notre souffrance, qui est le pire des attachements. On ne voit peut-être pas pour soi mais on voit pour les autres.
Parfois il faut couper pour ne pas laisser l’autre se faire du mal. Par exemple quelqu’un peut avoir une projection amoureuse sur nous. Est-ce que l’on nourrit cette projection, tant on a besoin d’être aimé ? Ou on essaie de couper de notre côté. Mais l’autre peut ne rien entendre de ce que l’on veut lui dire. L’idéal est de l’aider à faire un pas de côté.
La Voie du Coeur refuse la haine de la vie, une sorte d’ascèse qui nous demanderait de nous détacher de tout et de ne pas risquer d’aimer, de se détacher de tout désir et de toute aversion. On trouve cela qui a été caricaturé dans la Bhagavad gita, dans l'évangile, tu dois quitter parents enfants...Pour trouver l’Essentiel. C’est ce qu’a fait le Bouddha. Il a quitté sa femme alors qu’elle venait d’accoucher, son père alors qu'il comptait sur lui pour lui succéder, son fils qu'il aurait dû guider, il a quitté tous ses engagements. Il a mené une vie dans les extrêmes (attachement dans les plaisirs puis détachement dans une ascèse quasi égoïste) pour arriver à la voie du juste milieu.
Dans la voie du cœur nous sommes appelés à comprendre l’amour que l’on reçoit sur tous les plans.
Je résume très rapidement la Bhagavad Gita : Krishna qui est l’ami, le cocher, le guide, le dieu, dit à Arjuna : « tu es effondré, c’est bien. Il y a une fêlure en toi. Tu remets tout en cause, tu touches à l’Essentiel et tu te poses les bonnes questions.» Après il l’enseigne et lui dit « agis, sois dans l’action, même le choix de l’inaction est une action. C’est-à-dire que même si tu vas t’enfermer dans une grotte, c’est une action. Et quelle que soit l’action que tu poses tu dois te détacher des fruits de l’action. Tu fais ce que tu penses être juste, la bonne réponse à la situation qui est là, mais que ce soit un échec ou une réussite ne t’appartient pas. Ce qui t’appartient c’est de répondre et donc d’être responsable » Et donc il lui apprend l’action (karma yoga) et le yoga de la connaissance (Jnana Yoga).
Et à la fin il lui dit : « Je suis une incarnation de Vishnou et Vishnou est lui-même une des facettes de l’Infini au-delà de tout qui n’a pas de nom.
« En LUI prend refuge en toutes les voies de ton être, et par sa grâce tu parviendras à la paix suprême et à la condition éternelle. Ainsi t’ai-je exposé une connaissance plus secrète que celle-là même qui est cachée, ayant pleinement réfléchi sur elle, agis comme tu le voudras et maintenant entend la parole suprême, la parole la plus secrète que je vais te dire, tu es mon bien aimé intimement et c’est pourquoi je parle pour ton bien »
Si nous savons que nous sommes bien aimés, par Cela qui est au-delà de tout, nous avons complètement confiance et nous ne sommes pas obligés de nous agripper, d’avoir une saisie sur notre personnalité, sur les êtres, sur les pensées, sur les choses. Au centre de nous il y a quelque chose que rien ne pourra jamais nous retirer, pas même la mort. C’est la seule voie pour guérir de l’attachement qui nous enferme. C’est un amour qui est au-delà de toutes les formes, la bhakti, mais qui prend forme et nous devons vénérer, révérer toutes les formes. Dukkha peut se transformer en shukha.
Questions : Le désespoir de celui qui veut posséder peut aller jusqu’au meurtre. Mais ça peut aller aussi jusqu’au meurtre de soi. On peut se tuer dans le désespoir de ne pas se sentir à la hauteur, parfait, élu et du coup tuer notre élan d’amour. Vivre petit, vivre en enfer, ne plus oser, vivre dans le cynisme et la morosité. On peut aussi aller chercher l’infini dans une drogue, toute addiction qui nous enferme et nous entraîne dans une roue (samsara) de plus en plus violente. On prend de la drogue au début pour se faire du bien et ensuite pour moins souffrir. Et combien il est dur de se désintoxiquer. On ne peut pas mesurer la souffrance de la personne qui se désintoxique et on ne peut pas la juger.
Mettre ses attentes ou son désir dans l’autre, vivre dans le désir de l’autre : « Sois heureuse et je serai heureux ». Cela peut être terrible de se sentir responsable du bonheur de l’autre. C’est destructeur et en plus c’est impossible. Très souvent nous faisons du mal à l’autre en voulant faire son bonheur. Le christianisme a donné l’inquisition, on a même torturé des corps pour le bien de l’âme. Dans le communisme, au départ c’est un admirable idéal de partage, qui s’est rigidifié, en voulant faire le bonheur de l’autre. Là aussi c’est de l’ordre de l’attachement à une théorie.
L’enfer est pavé de bonnes intentions. Faisons attention aux intentions, parce que notre grande intention doit être « Mektoub, Inch’Allah, Que Ta volonté soit faite », c’est-à-dire se couler dans le courant de la vie, consentir à ce qui est. Ne pas croire que l’on sait ce qui est bien pour l’autre. Nous ne devons pas nous nier dans le désir de l‘autre non plus, parce que nous l’entretenons dans un abus et donc nous le détruisons et nous ne répondons pas à notre mission, si l’on peut dire, d’être incarné et être responsable de nous-mêmes, de dire JE, de nous épanouir et de fleurir pour célébrer l’incarnation.
Le détachement est souvent un renoncement. Nous allons inexorablement vers un dépouillement. La loi de l’entropie fait que nous perdons nos capacités physiques, par exemple.
Si nous les perdons dans un esprit de renoncement et de dépouillement, en offrande, c'est une paix, voie une libération. Si nous voulons nous accrocher, arrêter la nature au printemps, ce n’est pas possible. Donc nous pouvons vivre en laissant advenir ce qui arrive. Elie Humbert (jungien) a écrit un très beau livre qui s’appelle « la dimension d’aimer » et dans cette dimension d’aimer il dit : « face à quelque chose qui arrive, pour être juste il faut d’abord laisser advenir, ne pas intervenir tout de suite, considérer, et ensuite donner réponse. »
Donc cela demande de regarder avec ajna, par exemple, le chakra qui évalue et qui fait des choix, sachant que choisir c’est renoncer. Le choix est donc déjà une castration symbolique. Ceux qui ne parviennent pas à choisir, ne supportent pas de ne pas tout avoir. Les choix nous conduisent à telle situation et nous devons les assumer. Donc laisser advenir, considérer et donner une réponse. Ce n’est pas se laisser ballotter par les événements. C’est donner la réponse qui nous semble la plus juste à partir de notre axe, de notre centre. Essayer d’être stirra (étirés vers l’infini, entre Muladhara et Sahasrahra) et en même temps shukha, détendu, fluide, humoristique. C’est bien de penser à l’humour par rapport au détachement. Le bel humour c’est un sous-rire qui nous décentre, ce n’est pas l’ironie, la moquerie.
De toute façon on arrive à un dépouillement puisque nous allons mourir. Les êtres que nous aimons meurent et nous ne voudrions pas ne pas les avoir aimés, et ne pas souffrir. Nous aimons toujours au risque de perdre. Comme la mort peut survenir à tout instant, nous sommes toujours en instance d’essayer de vivre le meilleur avec l’autre, avec les autres, avec la vie, avec notre corps, d’être vraiment là dans la relation, justement parce que nous allons mourir, ou que l’autre va mourir, que nous allons en souffrir mais que cette souffrance est plus belle parce qu’elle est pleine d’amour, que l’anesthésie qui nous coupe de tout et de tous. La mauvaise image de l’ascèse c’est de se priver d’avance pour ne pas souffrir de la perte. Ne rien subir, ne rien vivre, ne rien ressentir, donc ne plus vivre. C’est la caricature du détachement.
Il faut s’incliner, se prosterner avec le corps, mais aussi du cœur, de l’esprit, sans cesse remercier, savoir que rien n’est à nous. Et tout est à nous parce que nous sommes la goutte d’eau dans l’océan d’amour. Un des plus grands bonheurs, c’est le bonheur de l’autre, c’est le chant de l’oiseau. On n’a pas besoin de capturer l’oiseau et de l’enfermer dans une cage. Si on sait que l’on n’est pas séparé, que c’est une illusion de l’ego qui croit qu’il existe coupé de tout et donc va tout le temps souffrir, si l’on a Shraddha (la foi, la confiance, l’ardeur), on a conscience d’être relié et d’être aimé infiniment.
Dans le mot Shraddha il y a le mot cœur. Vous savez que Mataji s’appelle Swami Hridayananda, hrid ou hrad, c’est le cœur. Donc dans Shraddha, il y a hrad. Et Dha, c’est se poser. C’est donc se poser au cœur de l’essentiel. Là où notre bonheur ne va pas dépendre des circonstances extérieures. C’est fondamental.
Et donc tout est à nous puisque nous sommes CELA. Nous pouvons diluer notre ego, dépasser cette contraction sur nous, nos possessions, nos idées... et c’est une expansion infinie ce n’est pas une destruction, c’est solve dans l’athanor cosmique, et coagula, on cristallise ensuite peu à peu, un corps (du sel par exemple) pour l’amener à sa propre nature. Un cristal de carbone, c’est un diamant, et le carbone c’est du charbon, c’est la même molécule. Quand le carbone devient ce qu’il est vraiment, comme nous devenons en cheminant, il cristallise il devient diamant. Sans attente, sans accusation, nous pouvons être dans l’équanimité (Upeksha, l’âme égale). Les émotions existent, nous aident à vivre souvent, elles colorent notre vie, mais elles ne nous guident pas, c’est nous qui les guidons. Voir ce qui est, sans perdre l’équilibre. Avancer en funambule amoureux...
Émotions
C’est comme des chevaux pleins de vie que l’on attelle. Le mot yoga a donné le mot joug, c’est rassembler, recoller, relier. Donc les chevaux reliés sont pour faire avancer notre char, comme Arjuna, avec des roues qui tournent, et un bon moyeu. Voyons par exemple l’émotion de la colère. Souvent cela nous donne une force que nous n’aurions pas eue autrement. Il faut sauter sur sa colère et pas l’inverse, comme on saute sur un cheval et on lui met le mors aux dents et on peut conduire.
Une autre émotion, notre tristesse, peut nous ramener à l’essentiel. Arrêter de vouloir être dans l’illusion et la jouissance. Voir notre tristesse en face nous apprend des choses. On ne lui dit pas non, mais on ne la cultive pas et on ne s’enfonce pas dans l’amertume et l’effondrement.
Certains pensent que si l’on aime tout le monde, on n’aime personne, ou qu’il faut des attachements particuliers. Je crois possible qu’il y ait des préférences.
L’émotion amoureuse nous fait vibrer et on peut être amoureux de plusieurs êtres à la fois, du moment que l’on ne veut pas posséder. Par exemple, je suis amoureuse des jeunes enfants que je vois jouer et ça me réconcilie beaucoup avec ma mort. Je suis heureuse de laisser la place, qu’il y ait du neuf. Quand je vois des amoureux cela me rend heureuse.
UPEKSHA permet d’agir en compassion (KARUNA) sans apitoiement, sans rage ou désespoir en voyant tout ce qui se passe.
C’est une sorte de croix qui nous étire, un signe plus, une architecture et un caducée.
Un texte des Brahma vihara dit ceci :
« Tenir au centre d’une croix, la roue ailée des paradoxes.
L’amour sans ruse et sans pitié, creuse un espace spiralé.
Simplement respire entre les rayons, danse et tourne avec cet instant immobile
et qui roule un courant que tu ne peux saisir
Respire et tu seras le centre étoilé. »
Devenir le centre par la respiration. S’il y a bien quelque chose qui nous apprend le détachement, c’est la respiration. Il est impossible de respirer sans expirer.